Fenêtres | Jaildo Marinho

Par Jacques Leenhardt

D’où vient cette mythologie, si souvent reprise au cinéma en particulier, qui s’attache aux toits de Paris ? Comme si la ville, loin de culminer dans le symbole excessif de sa Tour Eiffel, tour de force architectural et technique, plaçait tout son orgueil d’être Paris dans la hauteur médiocre de ses toitures de zinc ou d’ardoise, nobles ou populaires, derrière ses tuiles et ses cuivres vert de gris,à l’abri des mansardes et des chiens assis. Car le visage du Paris historique est à hauteur d’homme, à la dimension de son pas, et son cour ne s’élève pas plus haut que les girouettes fouettées par le vent. New York s’offre un sky-line, une silhouette où la ville rivalise avec le ciel. Paris repose à l’abris de ses toits.

Du jardin de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, c’est cela qui frappe d’abord : une suite de toits de formes, d’inspiration et de facture diverses, comme un couvre chef posé sur chaque bâtiment et dégageant en dessous les traits d’un visage. Alors seulement l’oil de bouf mérite son nom d’oil, le chien assis son nom popularisé par Mansart. Ils donnent son visage à la ville, ses ouvertures voient et parlent cette langue que diffuse la mythologie des Chroniques de l’oil de bouf,  la bohème des rapins, des grisettes et des Enfants du Paradis,  tous également logés au plus haut sous les toits.

Cette anthropomorphisation des demeures parisiennes donne tout son sens aux fenêtres qui les illuminent. En découpant l’opacité des murs, celles-ci établissent un rapport trouble et inquiétant entre le dehors et le dedans. Elles poussent à l’extrême la logique du trou de serrure, orifice par lequel les passants s’offrent en spectacle, mais qui trahit aussi l’intimité du dedans. La pâle transparence du verre qui orne les croisées rend possible le double trajet des regards.

Toutefois, aveuglé par la lumière extérieure, le regard du passant, bien loin de traverser la vitre, bute contre son propre reflet. C’est alors que la fenêtre lui apparaît vraiment comme un rideau de théâtre qui lui cache le spectacle. S’ouvrira-t-il ? L’intrigue sera-t-elle révélée ? En fait peu importe car désormais tout le mystère s’est concentré sur cette surface réfléchissante, miroir de l’autre, miroir de moi-même. Devant la fenêtre étincelante, il est  au spectacle des mystères de Paris.

La fenêtre est comme la couverture d’un livre : elle précède et annonce ce qui ne se révélera qu’au fil des centaines de pages qu’elle m’annonce et me cache à la fois. Je devine l’intrigue, je pressens son développement, mais il ne me sera donné, dans toute sa profondeur, qu’à la condition que je laisse aller mon imagination à la dérive de ses élans vagabonds. La fenêtre vibre alors des reflets de l’intrigue. Les pages défilent dans son cadre comme sur l ‘écran d’un cinéma intérieur.

Fenêtre-écran

jaildomarinhoLe projet de Jaildo Marinho pour les fenêtres de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris a transformé chacune d’elles en un écran. L’histoire de la peinture, on le sait, a usé à satiété de la métaphore de la fenêtre pour parler de la surface orthogonale du tableau et de sa fonction d’ouverture sur le monde. Mais ici nulle peinture. Tout est et doit rester imaginaire. Il ne subsiste donc que le cadre, que Jaildo Marinho a dessiné avec soin. Exact dans son orthogonalité : il faut, pour que l’imaginaire se mette librement en marche, que les règles du rituel du spectacle soient scrupuleusement respectées. Ici elles le sont à la perfection. Les couleurs de l’arc-en-ciel sont là aussi, qui donneront sa teinte à la rose et à la chair de la grisette, sa chaleur au soleil couchant et son obscurité au drame. Tous les mythes de Paris, ses histoires sanglantes et sentimentales, viendront se peindre un instant sur le verre, comme les ombres qui hantent nos paradis secrets.

Tous les personnages qui respirent difficilement, à l’étroit dans les cartons d’archives de la bibliothèque, les images endormies à l’ombre des emboîtages, tous viendront faire un tour à la lumière irréelle du jour, pour qui prendra le temps de les laisser monter de leur lointain séjour. Ils joueront leur scène, ils joueront ma vie, ces lointains personnages que ce dispositif appelle. Car en dessinant le cadre, Jaildo Marinho convoque le portrait, en allumant les lucarnes étranges de cette façade cinématographique, il anime les fictions qui maintenant se profilent derrière les innombrables petits reflets des fenêtres oniriques. Toutefois prend garde, passant, à l’attention dissolue : dans un instant, ils risquent de tirer leur révérence et de partir à jamais.

L’artiste est un montreur de mondes. Parfois il prend ses pinceaux ou bien sa caméra et traque des petits morceaux de monde qu’il arrange et conditionne pour nous. Parfois aussi, et c’est le cas ici, il ne fait que construire le théâtre, la scène, le décor, sachant que notre esprit, activé par tout ce qui émane de la ville et de son histoire, sera bien capable de partir au galop de ses cavales imaginaires. Alors comme le Petit Prince de Saint Exupéry, il dessine la boîte plutôt que le mouton, le cadre plutôt que le tableau, le profil des toits plutôt que la vie vibrionnante qui s’agite en dessous. Mais si nous suivons sa généreuse invite, nous aurons en spectacle le monde tout entier, et dans la lueur pâle qui revient sur la vitre, nous-mêmes, encore tout surpris de toutes ces merveilles.